États généraux de la bioéthique 2026 : une tournée préliminaire dans les outre-mer

À l’occasion du lancement officiel des États généraux de la bioéthique (EGB) 2026, le président du comité consultatif national d’éthique (CCNE), professeur Jean-François Delfraissy, a entrepris une tournée ultramarine. Objectif : présenter l’événement et ses enjeux.

Parce que la santé en outre-mer figure parmi l’une des thématiques   retenues pour les États généraux de la bioéthique 2026 (EGB), le professeur Jean-François Delfraissy, à la tête du comité consultatif national d’éthique (CCNE), instance organisatrice, sillonne, depuis quelques semaines, nos territoires.

Après la Réunion en novembre 2025, il est attendu en Guyane, en Martinique et en Guadeloupe durant ce mois de janvier 2026. Cette tournée vise à rencontrer les acteurs locaux afin de souligner l’importance de cette réflexion collective et d’en préciser les enjeux spécifiques aux territoires ultramarins.

En Guadeloupe, professeur Delfraissy ira à la rencontre des membres de l’espace de réflexion éthique de Guadeloupe et des Îles du Nord (EREGIN), chargé de coordonner localement le déploiement des États généraux, par le biais d’échanges, de rencontres et de débats. Les discussions porteront plus spécifiquement sur la question du don d’organes, identifiée comme un enjeu prioritaire. Un accent particulier sera mis sur la transplantation rénale, via les retours d’expériences et les interventions de professionnels de santé impliqués dans cette prise en charge.

Pour rappel, les EGB constituent « une grande démarche de consultation publique ». Selon le CCNE, ils ont pour ambition « d’associer l’ensemble de la société (citoyens, professionnels de santé, chercheurs, associations et institutions) aux réflexions dans le domaine de la bioéthique, dont l’impact touche des secteurs aussi variés que la santé, la recherche scientifique, les technologies médicales ou encore les valeurs sociétales ». Dans ce cadre, les contributions attendues peuvent prendre plusieurs formes – auditions, contributions écrites, débats publics ou ateliers thématiques – dont les synthèses seront ensuite rendues publiques.

Large palette de thématiques

Le rôle des EGB est double : d’une part « identifier les questions éthiques émergentes liées aux avancées scientifiques et sociétales » et d’autre part, « éclairer le législateur, en amont de la révision des lois de bioéthique lorsqu’elle aura lieu, grâce à une analyse argumentée et à une vision pluraliste des enjeux ».

Cette édition 2026 intervient dans un contexte marqué par l’accélération des innovations scientifiques et technologiques qui soulèvent de nouvelles questions éthiques en matière de décisions médicales, d’accès aux soins, de protection des données ou encore de rapports entre santé et environnement.

Au-delà de la santé en outre-mer, le programme aborde ainsi une large palette de thématiques : examens génétiques et médecine génomique, neurosciences ; cellules souches et organoïdes ; transplantation d’organes et xénogreffes ; procréation ; santé, environnement et climat ; numérique, IA et santé ; sobriété en médecine — jusqu’où traiter ? — ainsi que les nouveaux enjeux de la prévention en santé.

À l’échelle locale, les espaces de réflexion éthique, comme l’EREGIN en Guadeloupe, accompagnent la mise en œuvre de ces EGB sur le terrain, et assurent la coordination des contributions des différents acteurs mobilisés – grand public, professionnels de santé, associations – afin de favoriser un dialogue large et pluraliste sur les enjeux éthiques contemporains.

Visite du Professeur Delfraissy : les temps forts en Guadeloupe

  • Vendredi 30 janvier 2026 (matin)
    Présentation des États généraux de la bioéthique par le professeur Jean-François Delfraissy à des structures et personnalités du territoire (EREGIN, agence de santé, CHU de Guadeloupe, UFR Santé et faculté de médecine, associations de santé, institutions publiques et représentants nationaux).

Lieu : Les Abymes.

  • Vendredi 30 janvier 2026 (après-midi)
    Rencontre avec les étudiants en médecine, tous cycles confondus.

Lieu : campus universitaire de Pointe-à-Pitre.

  • Samedi 31 janvier
    Débat autour du don d’organes, réunissant le professeur Delfraissy, des professionnels de santé, des représentants d’usagers et des associations.

Lieu : Gosier.

Crédit photos : Studio Cohen

Pourquoi débattre en Martinique sur le don d’organes, la transplantation d’organe et la xénogreffe ?

Les États Généraux de la Bioéthique (EGB), organisés par le Comité consultatif national d’éthique (CCNE), ont été lancés 2O janvier. Ils constituent un temps fort de réflexion démocratique et de débat public et visent à associer l’ensemble de la société à une délibération pluraliste, transparente et éclairée sur ces grands enjeux éthiques contemporains.

L’espace de réflexion éthique régionale de la Martinique, tout comme l’espace de réflexion éthique de la Guadeloupe et des Îles du Nord (EREGIN), a voulu mettre en avant le don d’organes et la xénogreffe (greffer un organe qui provient d’un animal), parce que ce sont des sujets transversaux. Ces avancées scientifiques, médicales et technologiques transforment en profondeur nos manières de soigner, de décider et de vivre ensemble. Elles interrogent nos repères éthiques et notre rapport à la science.

Nous avons aussi choisi ces thèmes pour réfléchir à la manière dont nos concitoyens, avec notre histoire, notre culture et notre réalité sociale, abordent ces pratiques médicales avancées. Les territoires ultramarins ne sont pas des de simples provinces françaises : leurs expériences peuvent enrichir le débat national sur les questions bioéthiques.

Ces thèmes soulèvent ensuite des enjeux très concrets. En Martinique, en Guadeloupe et en Guyane, nous n’avons accès qu’à la transplantation rénale. Nous ne pratiquons pas de greffe cardiaque, pulmonaire ou hépatique. Tout le monde ne peut pas partir pendant six mois pour bénéficier d’une transplantation, malgré les aides existantes. Cela met en lumière des inégalités d’accès aux soins et soulève des questions de justice distributive.

Enfin, ces débats interrogent notre rapport à la science et aux pratiques médicales : ce n’est pas parce que l’on peut réaliser une intervention technique qu’il est souhaitable de la réaliser d’un pont de vue éthique. Derrière les techniques biomédicales du don d’organes, la transplantation et la xénogreffe, il y a des questions de liberté, d’autonomie et de solidarité – entre nous Guadeloupéens, Martiniquais et Guyanais. Il y a aussi notre rapport à l’environnement.  Quand nous parlons de xénogreffe, il s’agit de l’environnement animal et de son habitat naturel.

Bioéthique : les futurs médecins au cœur du débat

Le 30 janvier 2026, la Guadeloupe donnait le coup d’envoi des États généraux de la bioéthique. Cette conférence de lancement, en présence du professeur Jean-François Delfraissy, président du CCNE*. a notamment donné lieu à une rencontre, sur le campus de Fouillole à Pointe-à-Pitre, avec les étudiants de médecine.

Au cœur des échanges : le don d’organes et plus spécifiquement la transplantation rénale, seule greffe réalisée actuellement aux Antilles-Guyane. Autour du président, plusieurs intervenants ont nourri la réflexion : Dre Corinne Sainte-Luce, directrice adjointe de l’EREGIN ; Mme Sandra Cayet, coordinatrice de l’EREGIN, Dr Ruddy Valentino, médecin réanimateur au CHU de Martinique, directeur de l’espace de réflexion éthique régional de la Martinique et membre du CCNE ; Dr Roland Lawson, responsable de la coordination hospitalière du prélèvement d’organes et de tissus au CHU de Guadeloupe ; Pr Christophe Deligny, doyen de la faculté de médecine, ainsi que Pr Antoine Cheret, professeur des université-praticien hospitalier.

Un temps d’échanges directs avec les futurs praticiens, invités à confronter savoir scientifique, réalités de terrain et questionnements éthiques.

« Durant cette conférence, nous avons abordé le parcours inspirant du Pr Delfraissy qui a dû gérer de grosses crises sanitaires telles que le SIDA, Ebola et le Covid, ainsi que le sujet de la grossesse pour autrui, qui fait débat dans notre société, avant de se pencher sur le don d’organes.

Les intervenants ont alors proposé une mise en situation avec un cas concret qui a permis à beaucoup de prendre conscience de la complexité du don d’organe dans notre société.

Dans une situation où la famille du patient refuse le don d’organe, le corps médical se doit d’être compréhensif et à l’écoute tout en prenant en compte les aspects juridiques et sociaux de la décision.

Nous sommes face à deux familles qui souffrent et la compassion pour le receveur ne doit pas nous pousser à aller à l’encontre de la décision de la famille du donneur.

C’est pourquoi il est important d’éduquer son entourage dès maintenant au sujet du don d’organe pour que des situations complexes soient évitées.

Je ne dirais donc pas que cette conférence m’a appris la justesse ou la compassion, mais elle a renforcé des bases que beaucoup d’entre nous avaient déjà. »

« Avant cet échange, j’ai toujours été favorable au don d’organes, mais sans y avoir véritablement réfléchi en profondeur. Ma position reposait surtout sur une logique que je considérais comme évidente : d’un point de vue collectif, il me semblait cohérent de ne pas « perdre » des organes fonctionnels lorsqu’une personne est décédée. J’abordais la question de manière essentiellement utilitariste et médicale : retirer un organe d’un corps qui ne peut plus en avoir l’usage pour le transplanter à quelqu’un qui en a besoin.

La situation qui nous a été présentée a profondément nuancé cette vision. Celle d’un jeune étudiant qui s’était déclaré favorable au don d’organes auprès de sa compagne, mais qui, après un accident de la route, se retrouve en état de mort cérébrale, sans avoir rédigé de directives anticipées. Face à cela, deux positions s’opposent : une mère qui refuse le don, et une compagne qui souhaite faire respecter ce qu’elle affirme être la volonté du jeune homme. À travers cette discussion, j’ai découvert concrètement la portée du consentement présumé, l’importance des directives anticipées, mais aussi toute la complexité de la prise en charge d’un donneur décédé et de son entourage.

J’ai alors compris que le don d’organes ne se résume pas à un simple transfert biologique. Chaque situation est singulière, profondément humaine, et impossible à anticiper entièrement. Elle implique le donneur, ses proches, les équipes médicales et de nombreux autres intervenants. Elle demande du temps, du dialogue, et parfois aboutit à des décisions qui ne font pas consensus.

Cette complexité m’a amené à m’interroger sur ma future posture de médecin : jusqu’où doit aller le désir de sauver des vies ? Où se situe la limite à ne pas franchir lorsqu’un organe pourrait sauver un autre patient ? Comment préserver l’intégrité du donneur, respecter sa volonté, mais aussi celle de ses proches ? Ces questionnements ont profondément marqué ma réflexion professionnelle.

Être médecin implique une responsabilité immense : celle de prendre des décisions aux conséquences majeures, tout en respectant la dignité, l’autonomie et les valeurs des patients.

Le manque de dons est une réalité, et l’information des patients fait pleinement partie de notre rôle. Sensibiliser, expliquer, accompagner : cela fait partie intégrante de la pratique médicale. Mais il est tout aussi essentiel de reconnaître qu’une décision médicalement pertinente n’est pas toujours, en soi, une décision éthiquement juste. Il faut apprendre à distinguer l’élan de vouloir sauver à tout prix et la nécessité de s’arrêter lorsque certaines limites doivent être respectées.

Cet échange a également transformé mon rapport personnel à la mort. Mourir n’est pas seulement un événement biologique ; c’est aussi un processus vécu par les proches, chargé d’émotions, de symboles et de sens. Lorsqu’une possibilité de don d’organes s’inscrit dans ce moment, la responsabilité éthique du médecin devient encore plus centrale. Il faut parfois accepter des décisions qui ne correspondent ni à nos convictions personnelles ni à notre vision de la solidarité, mais qui doivent néanmoins être respectées. J’en ressors profondément enrichi. Ma réflexion sur le don d’organes est devenue plus nuancée, moins immédiate, moins purement logique. Elle est désormais ouverte, évolutive.

Cette expérience m’incite aussi à engager ces discussions avec mes proches, car elles restent trop rarement abordées alors qu’elles peuvent devenir déterminantes. Elle pourrait également me conduire à rédiger mes propres directives anticipées. Si je reste animé par une vision solidaire du don d’organes, je comprends désormais pleinement que chaque situation possède sa propre complexité, et que les réticences ou oppositions méritent d’être entendues et comprises. Finalement, le don d’organes place en permanence choix individuel et responsabilité collective, entre volonté personnelle et solidarité sociale. Il m’apparaît à présent clairement que la logique médicale ne suffit pas à trancher ces questions. L’éthique doit être une compétence fondamentale, humaine avant d’être professionnelle, mais indispensable dans la pratique médicale. Car exercer la médecine, c’est aussi apprendre à naviguer dans ces zones d’incertitude, avec discernement, respect et humilité. »

1. CCNE : Comité consultatif national d’éthique.
2.CHUM : centre hospitalier universitaire de la Martinique.
3.ERERM : espace de réflexion éthique régional de la Martinique

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