3 juin 2026

État généraux de la bioéthique : les futurs médecins au cœur du débat

Le 30 janvier 2026, la Guadeloupe donnait le coup d’envoi des États généraux de la bioéthique. Cette conférence de lancement, en présence du professeur Jean-François Delfraissy, président du CCNE*. a notamment donné lieu à une rencontre, sur le campus de Fouillole à Pointe-à-Pitre, avec les étudiants de médecine.

Au cœur des échanges : le don d’organes et plus spécifiquement la transplantation rénale, seule greffe réalisée actuellement aux Antilles-Guyane. Autour du président, plusieurs intervenants ont nourri la réflexion : Dre Corinne Sainte-Luce, directrice adjointe de l’EREGIN ; Mme Sandra Cayet, coordinatrice de l’EREGIN, Dr Ruddy Valentino, médecin réanimateur au CHU de Martinique, directeur de l’espace de réflexion éthique régional de la Martinique et membre du CCNE ; Dr Roland Lawson, responsable de la coordination hospitalière du prélèvement d’organes et de tissus au CHU de Guadeloupe ; Pr Christophe Deligny, doyen de la faculté de médecine, ainsi que Pr Antoine Cheret, professeur des université-praticien hospitalier.Un temps d’échanges directs avec les futurs praticiens, invités à confronter savoir scientifique, réalités de terrain et questionnements éthiques.

« Durant cette conférence, nous avons abordé le parcours inspirant du Pr Delfraissy qui a dû gérer de grosses crises sanitaires telles que le SIDA, Ebola et le Covid, ainsi que le sujet de la grossesse pour autrui, qui fait débat dans notre société, avant de se pencher sur le don d’organes. 

Les intervenants ont alors proposé une mise en situation avec un cas concret qui a permis à beaucoup de prendre conscience de la complexité du don d’organe dans notre société. 

Dans une situation où la famille du patient refuse le don d’organe, le corps médical se doit d’être compréhensif et à l’écoute tout en prenant en compte les aspects juridiques et sociaux de la décision.

Nous sommes face à deux familles qui souffrent et la compassion pour le receveur ne doit pas nous pousser à aller à l’encontre de la décision de la famille du donneur. 

C’est pourquoi il est important d’éduquer son entourage dès maintenant au sujet du don d’organe pour que des situations complexes soient évitées. 

Je ne dirais donc pas que cette conférence m’a appris la justesse ou la compassion, mais elle a renforcé des bases que beaucoup d’entre nous avaient déjà. »

« Avant cet échange, j’ai toujours été favorable au don d’organes, mais sans y avoir véritablement réfléchi en profondeur. Ma position reposait surtout sur une logique que je considérais comme évidente : d’un point de vue collectif, il me semblait cohérent de ne pas « perdre » des organes fonctionnels lorsqu’une personne est décédée. J’abordais la question de manière essentiellement utilitariste et médicale : retirer un organe d’un corps qui ne peut plus en avoir l’usage pour le transplanter à quelqu’un qui en a besoin.

La situation qui nous a été présentée a profondément nuancé cette vision. Celle d’un jeune étudiant qui s’était déclaré favorable au don d’organes auprès de sa compagne, mais qui, après un accident de la route, se retrouve en état de mort cérébrale, sans avoir rédigé de directives anticipées. Face à cela, deux positions s’opposent : une mère qui refuse le don, et une compagne qui souhaite faire respecter ce qu’elle affirme être la volonté du jeune homme. À travers cette discussion, j’ai découvert concrètement la portée du consentement présumé, l’importance des directives anticipées, mais aussi toute la complexité de la prise en charge d’un donneur décédé et de son entourage. 

J’ai alors compris que le don d’organes ne se résume pas à un simple transfert biologique. Chaque situation est singulière, profondément humaine, et impossible à anticiper entièrement. Elle implique le donneur, ses proches, les équipes médicales et de nombreux autres intervenants. Elle demande du temps, du dialogue, et parfois aboutit à des décisions qui ne font pas consensus.

Cette complexité m’a amené à m’interroger sur ma future posture de médecin : jusqu’où doit aller le désir de sauver des vies ? Où se situe la limite à ne pas franchir lorsqu’un organe pourrait sauver un autre patient ? Comment préserver l’intégrité du donneur, respecter sa volonté, mais aussi celle de ses proches ? Ces questionnements ont profondément marqué ma réflexion professionnelle.

Être médecin implique une responsabilité immense : celle de prendre des décisions aux conséquences majeures, tout en respectant la dignité, l’autonomie et les valeurs des patients.

Le manque de dons est une réalité, et l’information des patients fait pleinement partie de notre rôle. Sensibiliser, expliquer, accompagner : cela fait partie intégrante de la pratique médicale. Mais il est tout aussi essentiel de reconnaître qu’une décision médicalement pertinente n’est pas toujours, en soi, une décision éthiquement juste. Il faut apprendre à distinguer l’élan de vouloir sauver à tout prix et la nécessité de s’arrêter lorsque certaines limites doivent être respectées. 

Cet échange a également transformé mon rapport personnel à la mort. Mourir n’est pas seulement un événement biologique ; c’est aussi un processus vécu par les proches, chargé d’émotions, de symboles et de sens. Lorsqu’une possibilité de don d’organes s’inscrit dans ce moment, la responsabilité éthique du médecin devient encore plus centrale. Il faut parfois accepter des décisions qui ne correspondent ni à nos convictions personnelles ni à notre vision de la solidarité, mais qui doivent néanmoins être respectées. J’en ressors profondément enrichi. Ma réflexion sur le don d’organes est devenue plus nuancée, moins immédiate, moins purement logique. Elle est désormais ouverte, évolutive.

Cette expérience m’incite aussi à engager ces discussions avec mes proches, car elles restent trop rarement abordées alors qu’elles peuvent devenir déterminantes. Elle pourrait également me conduire à rédiger mes propres directives anticipées. Si je reste animé par une vision solidaire du don d’organes, je comprends désormais pleinement que chaque situation possède sa propre complexité, et que les réticences ou oppositions méritent d’être entendues et comprises. Finalement, le don d’organes place en permanence choix individuel et responsabilité collective, entre volonté personnelle et solidarité sociale. Il m’apparaît à présent clairement que la logique médicale ne suffit pas à trancher ces questions. L’éthique doit être une compétence fondamentale, humaine avant d’être professionnelle, mais indispensable dans la pratique médicale. Car exercer la médecine, c’est aussi apprendre à naviguer dans ces zones d’incertitude, avec discernement, respect et humilité. »

 

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