23 juillet 2026

Accès aux soins, cultures, prévention : les défis éthiques des Outre-mer

Comment garantir l'égalité en santé dans des territoires marqués par l'éloignement, la diversité culturelle et des contraintes particulières ? Pour la première fois, les États généraux de la bioéthique se sont penchés sur les enjeux propres aux Outre-mer, révélant des défis communs bien au-delà des frontières de chaque territoire.

Organisés en 2026 par le Comité consultatif national d’éthique (CCNE), les États généraux de la bioéthique (EGB) ont pour vocation d’associer citoyens, professionnels, chercheurs et institutions à la réflexion sur les grands enjeux éthiques liés à la santé, aux sciences et aux évolutions de la société. Pour cette édition, une thématique inédite a été retenue à l’échelle nationale : la santé en Outre-mer.

Ce choix traduit la volonté de mieux prendre en compte les réalités sanitaires de territoires confrontés à des défis géographiques, sociaux, environnementaux et culturels spécifiques.

Afin d’alimenter la réflexion nationale, l’EREGIN a mené un sondage auprès de 109 professionnels et acteurs de santé de Guadeloupe, Saint-Martin et Saint-Barthélemy. Objectif : identifier les principales vulnérabilités d’accès aux soins. Comme l’explique le Dr Marilyn Lackmy, cheffe du service de génétique clinique au CHU de la Guadeloupe et directrice de l’EREGIN, cette enquête vise également à faire émerger, à partir de l’expérience de terrain, « des propositions réalistes, immédiatement mobilisables et adaptées aux spécificités territoriales, sociales, culturelles et organisationnelles » des territoires. L’enjeu était de nourrir la réflexion éthique nationale tout en contribuant à l’amélioration concrète des politiques de santé en Outre-mer.

Les résultats mettent en évidence des parcours de soins fragilisés, des transports sanitaires insuffisants, une offre de santé mentale jugée défaillante et une confiance durablement altérée envers les institutions depuis la crise du Covid-19. Le Dr Marilyn Lackmy a retenu du séminaire CCNE que cette défiance « ne peut pas être réduite à de simples croyances ou à la « culture » des populations. » Elle s’enracine dans « un vécu d’injustice, de relégation et de manque de reconnaissance », et qu’il était nécessaire pour cela de développer une santé publique de proximité, portée par des acteurs locaux crédibles et capables d’articuler médecine conventionnelle, savoirs populaires et médiations communautaires.

Dans le prolongement de ces travaux, un séminaire national intitulé « Santé en Outre-mer : enjeux éthiques, populations, environnement, recherche » s’est tenu le 28 avril à Paris, à l’initiative du CCNE, de l’Institut Pasteur, du CIRAD(1) et de l’IRD(2).. Chercheurs, médecins, représentants du ministère de la Santé et du ministère des Outre-mer, professionnels hospitaliers, membres du CESE(3) et du Défenseur des droits y ont confronté leurs analyses.

Réduire les inégalités face à la santé

Parmi les principaux enseignements figure la question de l’équité d’accès à la santé. Pour le Dr Pauline Cousin, médecin généraliste au CHU de Cayenne en Guyane et membre du bureau de l’espace de réflexion éthique régional de Guyane, les difficultés d’accès aux soins ne peuvent être dissociées des conditions de vie. « Les déterminants sociaux tuent plus que la maladie », rappelle-t-elle. Logement, accès à l’eau potable, alimentation, précarité ou encore expositions environnementales, influencent directement l’état de santé des populations. Dr Marilyn Lackmy rappelle d’ailleurs que « l’égalité en santé ne peut pas être réduite à une égalité formelle ». Si ce droit est garanti en théorie, de nombreux habitants des Outre-mer restent confrontés à des obstacles majeurs : éloignement géographique, pénurie de professionnels, évacuations sanitaires, barrières linguistiques et culturelles ou encore coûts indirects liés aux soins.

La première table ronde du séminaire, consacrée aux liens entre populations et politiques de santé, a notamment abordé l’interculturalité, la communication en santé et l’adaptation des politiques publiques aux réalités ultramarines. Pour le Dr Pauline Cousin, cette évolution passe surtout par la co-construction des messages de prévention avec les acteurs de proximité, le recours aux langues régionales et une meilleure prise en compte des savoirs thérapeutiques traditionnels.

 

« Rechercher des solutions locales à des problématiques locales »

Ces constats font écho à l’expérience du Dr Emmanuel Antok, médecin réanimateur au CHU Sud Réunion, confronté à la prise en charge de patients évacués depuis Mayotte ou des Comores. Il décrit des situations où les barrières linguistiques et culturelles compliquent l’information des patients et le recueil de leur consentement. Ces difficultés soulèvent des interrogations éthiques autour de l’autonomie des personnes soignées et de leur capacité à comprendre pleinement les traitements proposés.

La recherche a également fait l’objet d’une table ronde spécifique. Les participants ont évoqué la nécessité de produire davantage de connaissances adaptées aux réalités ultramarines et d’associer les populations concernées. Le Dr Pauline Cousin souligne notamment le manque de données spécifiques aux Outre-mer et l’intérêt de développer des recherches intégrant les sciences humaines et sociales ainsi que des coopérations avec les territoires voisins. « La prise en considération des atteintes environnementales de chaque territoire doit faire rechercher des solutions locales à des problématiques locales », explique-t-elle.

Dr Emmanuel Antok rappelle, pour sa part, que certains protocoles de recherche ou documents d’information conçus à l’échelle nationale ne prennent pas toujours suffisamment en compte les réalités linguistiques locales. Lorsque les documents d’information sont uniquement rédigés en français, la question du consentement des participants peut par ailleurs être posée.

Au-delà de la diversité des situations observées en Guadeloupe, en Guyane ou à La Réunion, les travaux menés dans le cadre des États généraux de la bioéthique font émerger une même exigence : construire des politiques de santé et de recherche capables de concilier équité, respect des personnes et prise en compte des réalités propres aux territoires ultramarins.

Définition
1) CIRAD : Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement,
2) IRD : Institut de recherche pour le développement
3) CESE : Conseil économique, social et environnemental,

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